Pourquoi la vaccination privée au Liban n’est pas la panacée

Pourquoi la vaccination privée au Liban n’est pas la panacée

Salim n’a pas hésité longtemps. Patron d’une PME, déjà inscrit sur la plateforme gouvernementale de rendez-vous, il s’est malgré tout précipité pour apposer son nom, ceux de la dizaine de ses salariés et de ses proches sur l’une des fameuses «listes de vaccination» des entreprises qui font le buzz au Liban depuis quelques semaines. Plutôt que de faire cavalier seul, Salim a opté pour la liste de l’Ordre des avocats, qui lui était accessible grâce à un ami. «Ma société est trop petite pour espérer bénéficier seule des vaccins rapidement. J’ai préféré nous inscrire sur une liste plus large en estimant que leur demande serait plus rapidement prise en compte», explique-t-il. Depuis, il attend son rendez-vous. «Probablement pas avant juillet à ce que j’ai compris». Mais il lui tarde: cela pourrait lui permettre de reprendre une activité normale.

Dans le monde, le recours au secteur privé est plutôt rare: seuls le Pakistan, le Zimbabwe et l’Indonésie sous-traitent leur campagne de vaccination à des acteurs privés. Les autres pays parient sur des initiatives publiques et gratuites qui garantissent l’égalité d’accès aux vaccins, en particulier aux populations les plus fragiles. Mais l’État libanais, qui a l’habitude de se décharger sur le secteur privé de ses obligations en matière de santé, a estimé qu’une campagne de vaccination privée serait un relais logique à ses propres lacunes. Les accords qu’il a signés jusque-là avec les laboratoires étrangers et le mécanisme Covax ne lui permettent en effet de vacciner gratuitement que trois millions d’individus environ, alors que six à sept millions de personnes vivent sur le sol libanais.

Une campagne trop sélective

Surtout, le calendrier vaccinal est trop lent. À ce stade, il n’a concerné que 309.000 individus. Huit semaines après le début de la campagne, seuls 2,88% de la population ont été partiellement vaccinés. Au Liban, le taux de positivité est toujours de l’ordre de 15%, avec près de 2000 cas recensés au quotidien. Conscient de l’extrême lenteur du calendrier vaccinal, le gouvernement a d’ailleurs allongé les délais entre la prise des deux doses pour immuniser davantage de personnes. «Dans ce contexte, le privé peut aider», concède Joëlle Abi Rached, spécialiste des politiques de santé publique et chercheuse à Science Po. «Autrement, le virus continuera de se disséminer, augmentant du même coup ses chances de muter», ajoute-t-elle, comme le craint aussi le spécialiste en maladies infectieuses, le docteur Jacques Mokhbat.

En tout, une trentaine de distributeurs ont donc été agréés. Mais seul Pharmatrade a jusqu’ici réussi à finaliser un accord d’ampleur. La filiale du groupe Malia a négocié avec le représentant régional du fabricant du vaccin russe en vue de l’octroi d’un million de doses du sérum russe Spoutnik V. À ce jour, 19.000 personnes ont été vaccinées grâce à l’initiative de Pharmatrade, qui devrait permettre de protéger en tout 500.000 personnes. Les termes du contrat sont tenus secret, mais Joanne Chehab, la PDG du groupe Malia dont Pharmatrade est une entité, nie formellement avoir bénéficié d’un financement de la Banque du Liban pour l’occasion. «Notre groupe a avancé des sommes très importantes et il est seul à supporter les risques associés», défend-elle. Un premier lot de 50.000 unités a été délivré; un prochain devrait être livré d’ici deux semaines. «Dans l’octroi des vaccins, on privilégie les entreprises dont le personnel a un contact direct et massif avec le public», ajoute-t-elle.

Outre les entreprises, peuvent y postuler n’importe quelle entité légale (association, fondation…) du moment qu’elle l’offre à ses employés ou à ses membres, et qu’elle s’engage à passer par la plateforme Impact pour la prise de rendez-vous et le suivi médicalisé.

Mais le recours aux entreprises comme intermédiaire pose aussi d’autres problèmes. «L’une des questions les plus délicates [à régler] est de savoir s’il est moralement acceptable qu’une entreprise puisse obliger ses salariés à se faire vacciner», relève Thalia Arawa, ancienne membre du comité de vaccination contre la Covid-19. Une question qui été laissée à l’appréciation des chefs d’entreprise, au cas par cas. Ce mode de recrutement laisse aussi pour compte les 54,9% de la population active travaillant dans le secteur informel. Enfin, si les grandes entreprises annoncent vouloir organiser des campagnes de vaccination gratuites à destination de leur personnel, leurs proches ne sont généralement pas inclus.

Or, le vaccin coûte cher. Dans un contexte de crise, où 55% de la population vivent sous le seuil de pauvreté, qui payera 38 dollars en «vrais dollars» pour obtenir ses deux doses de Spoutnik V? «Seulement une petite proportion de la population sera en mesure de débourser l’équivalent de 500.000 livres libanaises pour payer son vaccin», répond Bernard Jerbaka, professeur de médecine à l’Université Saint-Joseph et membre du conseil de l’Ordre des médecins. «L’initiative risque de rater son objectif. Il faut d’urgence prendre en compte la population la plus vulnérable», prévient-il.

À défaut, celle-ci pourrait avoir recours aux «wasta» habituelles. En premier lieu, aux partis et aux dirigeants politiques, déjà fortement enracinés dans le secteur de la santé, pour obtenir un vaccin à titre gracieux. Selon nos informations, des membres du mouvement du Futur propose déjà en sous-main le vaccin chinois Sinopharm à certains de leurs affidés sans passer par la plateforme Impact. Sarkis Élias Sarkis a affirmé de même qu’il allait offrir le Spoutnik V aux habitants du Metn, la circonscription qu’il a visée à plusieurs reprises lors des élections et qu’il a toujours échoué à conquérir.

Trop cher

La question du prix est d’autant plus sensible que le prix public sur lequel le ministère de la Santé et les importateurs se sont entendus est le double des tarifs auxquels les gouvernements européens ont eu accès. La Hongrie a ainsi finalisé un deal pour un peu moins de 20 dollars les deux doses de Spoutnik V. Même chose avec le sérum chinois Sinopharm: les distributeurs libanais, qui annoncent sa distribution dans les prochaines semaines, le proposeront à 65 dollars la dose unique quand l’Europe l’a négocié à 36 dollars.

Au Liban, il faut en plus ajouter environ 40.000 livres libanaises pour rétribuer les centres de vaccination, qui réclament d’être payés. «La logistique qui entoure cette initiative est extrêmement coûteuse. Nous avons mis en place une structure et des procédures qui garantissent la sécurité et l’efficacité du processus. Nous n’avons pas à portée de mains les mêmes ressources et moyens qu’un gouvernement. En plus des coûts associés à l’importation et au financement d’une telle initiative, la forme liquide du Spoutnik V doit être conservé en permanence à -18 degrés et cela requiert de gros investissements en personnel qualifié, matériel de stockage, moyens de transport et autres frais administratifs pour garantir en permanence le respect de la chaîne du froid», défend Joanne Chehab. «La plupart des laboratoires ont signé des contrats d’achats anticipés avec les États. Nous arrivons trop tard dans le processus, leurs stocks sont déjà réservés»

Mais ce qui renchérit surtout le coût, c’est que les distributeurs ne s’approvisionnent pas auprès des fabricants de vaccins eux-mêmes. «La plupart des laboratoires ont signé des contrats d’achats anticipés avec les États. Nous arrivons trop tard dans le processus pour négocier avec eux; leurs stocks sont déjà réservés», explique Bernard Tannoury PDG de Benta Pharma Industries (BPI), qui poursuit: «ce qui explique que nous cherchions des accords avec des distributeurs intermédiaires. Mais même eux ont des exigences difficiles à tenir pour nous autres», ajoute-t-il.

Le prix n’est pas l’unique frein au succès de cette campagne privée. Son encadrement légal en est un autre. C’est la loi n°211 du 16 janvier 2021, relative à l'utilisation urgente des produits pharmaceutiques contre la COVID-19, qui définit les responsabilités des uns et des autres. Voté pour assurer à Pfizer les garanties exigées par le laboratoire comme préalable aux livraisons de vaccins, le texte exempte les fabricants et les importateurs de toute responsabilité.

«À l'exception des cas de décès et des blessures graves résultant d'une négligence ou faute professionnelle grave, le ministère de la Santé assumera toute autre éventuelle compensation», lit-on dans le texte. Une commission scientifique spéciale devrait être chargée d’examiner les dossiers et d’indemniser les éventuelles victimes. La loi prévoit la création d’une caisse pour assurer le financement des dédommagements, qui n’a évidemment pas été encore créée.

Le manquement n’est pas inhabituel au Liban. Mais il devient inquiétant alors que les doutes grandissent dans le monde quant à la qualité des lots vendus. En Slovaquie, par exemple, les autorités affirment que 200.000 lots du vaccin russe Spoutnik V reçus ne correspondent pas à celui dont les résultats épidémiologiques avaient été loués par la revue médical The Lancet, quelques mois plus tôt. Les autorités sanitaires du pays ne sont donc pas en mesure de dire si l’injection est efficace, ni si elle est sûre.

Au Liban, en l’absence d’une agence gouvernementale qui assurerait des tests, rien ne peut garantir la validité des doses reçues. L’argument n’est pas exclusif à la vaccination privée. Mais le recours aux intermédiaires dans son cas multiplie le risque d’un marché parallèle. «On en est déjà là», déplore Thalia Arawi. «Dès lors que la demande est forte et l’offre faible, cela crée un appel d’air pour des escrocs…», ajoute-t-elle. Avec, à la clef, le risque d’inoculer des vaccins inappropriés voire de proposer des contrefaçons aussi dangereuses qu’inefficaces.

Source: Orient le jour