Les banques se forment à Sayrafa, le taux de change toujours stable

Les banques se forment à Sayrafa, le taux de change toujours stable

Comme annoncé la semaine dernière, la Banque du Liban (BDL) a accueilli hier matin des représentants des banques du pays pour une formation visant à les familiariser avec l’utilisation de Sayrafa, la plate-forme à travers laquelle elle ambitionne de centraliser l’essentiel des opérations de change et tenter ainsi de limiter l’influence du marché parallèle sur le taux dollar/livre en plein contexte de crise.

Selon plusieurs sources concordantes, deux représentants de chaque établissement – les banques commerciales comme celles d’investissement – étaient donc attendus dans les locaux de l’École supérieure des affaires (ESA Business School) à Beyrouth pour une réunion « très technique », se focalisant essentiellement sur les fonctionnalités de la plate-forme et son intégration. « Il y a quelques mises au point à faire par rapport aux paramètres en place pour les agents de change, à qui cette plate-forme lancée en juin 2020 s’adressait en priorité, avant la réunion de Baabda à la mi-mars dernier visant à identifier les moyens de limiter la forte volatilité du taux de change sur le marché parallèle », a indiqué une des sources interrogées.

Une demande de la présidence libanaise

Stabilisé aux environs des 9 000 livres pour un dollar depuis le début de l’année, le taux de change s’était en effet brusquement affolé dès les premiers jours du mois de mars pour dépasser la barre des 15 000 LL pour un dollar, avant de se replier aux alentours des 12 000. Face à cette instabilité, dont les raisons et les responsables n’ont à ce jour toujours pas été clairement identifiés, la présidence libanaise avait convoqué plusieurs réunions qui ont débouché sur trois grandes mesures : mettre la pression sur les agents de change illégaux ainsi que sur ceux qui spéculent, bloquer l’accès des sites et des plates-formes qui relaient le taux dollar/livre sur le marché parallèle et demander aux banques d’effectuer elles aussi des opérations de change. L’annonce de cette dernière mesure – dont la capacité à fixer un taux dollar/livre cohérent par rapport à l’offre et la demande sur le marché reste à démontrer – avait soulevé nombre d’interrogations concernant ses modalités de mise en œuvre, qui devaient en priorité bénéficier aux transactions « urgentes » et au financement des importations.

Pour l’heure, aucune information concernant la palette des transactions autorisées, le taux de change de départ ou la fenêtre d’intervention que se fixera la BDL pour intervenir sur le marché n’a encore été certifiée. Certaines sources proches du dossier ont affirmé ces dernières semaines que la banque centrale souhaitait donner le coup d’envoi de l’intégration des banques à Sayrafa en fixant le taux aux environs de 9 000 livres pour un dollar, en espérant le voir se stabiliser de 1 000 à 1 500 livres plus bas en cas d’accord politique et de déblocage de la formation du gouvernement, un processus paralysé depuis huit mois.

Autant de questions et de suppositions que la réunion d’hier n’a pas permis de clarifier. « La session était consacrée aux aspects purement techniques en matière d’intégration et d’accès, ainsi qu’à des procédures de collecte et d’enregistrement des informations. Concrètement, chaque banque aura deux terminaux d’accès différents : un premier réservé à la direction pour tout ce qui concerne le monitoring et la programmation du taux en cours en fonction de l’offre et de la demande ; et un second sur lequel les employés de banque enregistreront les opérations effectuées pour le compte des clients. Les agents de change, pour qui trois sessions de formation ont été programmées entre aujourd’hui et jeudi, ne devraient en principe avoir accès qu’à un seul terminal via les tablettes dédiées qui leur ont été distribuées il y a des mois », a rapporté une deuxième source parmi celles que nous avons contactées.

Aucune explication sur la stabilité actuelle du taux de change

« Et il y a déjà pas mal d’ajustements à faire sur ces plans-là avant de passer aux questions plus centrales », rebondit une troisième source. « Ce qui semble certain, c’est qu’une seconde réunion consacrée à ce dernier volet pourrait être bientôt programmée avec les banques et qu’une nouvelle circulaire de la BDL est attendue. Pour le reste, nous ne sommes pas plus avancés pour le moment, y compris en ce qui concerne la date de lancement effectif », assure-t-elle.

La dépréciation de la monnaie nationale à des niveaux jugés inconcevables il y a encore moins de deux ans est un des principaux visages de la crise que traverse le pays depuis mi-2019. Malgré de nombreuses annonces et initiatives rarement suivies d’effets concrets, les autorités et la BDL n’ont jamais été en mesure de limiter le dérapage du taux dollar/livre qui flotte désormais aux antipodes de la parité officielle de 1 507,5 livres pour un dollar maintenue depuis les années 1990. En décembre 2020, la Banque mondiale avait dénoncé la passivité des institutions du pays face à ce qu’elle avait qualifié de « dépression délibérée », pointant plus spécifiquement du doigt un « processus d’ajustement » financier piloté par la BDL et qui a fait « porter l’essentiel du poids de la crise aux petits déposants, entrepreneurs et travailleurs payés en livres ».

Des soupçons renforcés par l’absence d’initiative de la part des autorités pour instaurer, via une loi, un contrôle formel des capitaux qui aurait empêché le secteur bancaire de discriminer entre ses clients privilégiés qui ont pu sortir leur argent du pays et le commun des déposants qui doit lutter avec les restrictions bancaires illégalement mises en place depuis l’automne 2019. Cet état des lieux ne sera, a priori, pas chamboulé par le fait de demander aux banques d’assurer elles aussi des opérations de change, avec ou sans application dédiée, tandis que l’intérêt d’une loi restreignant la circulation des capitaux s’est amenuisé.

Seule certitude : le taux de change gravite ces dernières semaines autour de 12 000 livres, depuis les derniers pics atteints, sans raison apparente. « La demande n’a pas vraiment baissé depuis, la situation politique est toujours aussi inquiétante, les agents de change ne reçoivent toujours pas de fonds de la BDL et il n’y a pas eu d’explosion récente des transferts d’argent à destination du pays. Il n’y a donc pas d’explication apparente à cette stabilisation du taux sur le plan strict du jeu de l’offre et de la demande », confirme une source proche des agents de change.

Source: Orient le jour