"Quand une crise en cache une autre" : le Liban perd cinq places au classement de RSF

Le Liban a perdu cinq places, entre 2020 et 2021, dans le classement annuel de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse, "une des baisses les plus significatives de l'année", et se classe désormais en 107e place sur 180 pays, souligne l'ONG internationale. Dans son analyse de la situation des médias au pays du cèdre, RSF déplore l'assassinat du journaliste et analyste politique Lokman Slim, début février, qui rejoint la sombre liste des six journalistes assassinés dans le monde depuis le début de l'année. 

L'ONG fait ainsi savoir qu'au Liban, "une crise en cache une autre", en référence à la grave crise socio-économique et financière que traverse le pays depuis près de deux ans, et qui laisse la moitié de la population sous le seuil de pauvreté. Elle relève qu'au cours des dernières années, la situation "plus enviable" des journalistes libanais par rapport à leurs confrères dans les autres pays de la région est désormais "fortement remise en question" et parle d'un "climat ultra-sensible" pour la presse. 

Activité à haut risque
"Informer librement, notamment sur la corruption, devient de plus en plus une activité à haut risque, comme l’a rappelé l’assassinat par balles en février du journaliste et analyste politique spécialiste du chiisme, Lokman Slim", ajoute RSF, qui souligne que ce crime est lié aux "critiques répétées" de l'éditeur et cinéaste à l'encontre du Hezbollah. Et l'ONG de souligner que la reprise des manifestations "place les journalistes en première ligne, alors que les cas d’agressions par les manifestants et les forces de l’ordre se banalisent". Le rapport regrette que "blogueurs et journalistes en ligne continuent d’être convoqués par le +bureau de lutte contre la cybercriminalité+, pour des publications sur les réseaux sociaux". Reporters sans frontière dénonce une "inquiétante instrumentalisation de la justice pour poursuivre des médias et des journalistes qui s’intéressent de près ou de loin à des personnalités politiques ou religieuses réputées toutes puissantes".

RSF relève toutefois une "note d'espoir" pour la presse avec "l'augmentation de la demande d’information libre et indépendante via des sources alternatives", en raison de la "méfiance de la population à l'égard des médias traditionnels (souvent liés à des parties politiques) et des élites dirigeantes". L'ONG souligne par ailleurs que la situation des journalistes au Liban s'est fortement dégradée, sur fond de crie politique, économique et sanitaire, citant la fermeture de la Future TV et l'arrêt de publication du Daily Star. "Les journalistes se sont retrouvés dans une grande précarité. Nombre d’entre eux attendent d’ailleurs toujours le versement de leurs salaires, non versés depuis des mois", déplore-t-elle. 

Vaccin contre la désinformation
Au niveau mondial, RSF alerte sur le fait que l'exercice du journalisme, "principal vaccin contre la désinformation", est  "totalement ou partiellement bloqué" dans plus de 130 pays, à l'heure où la crise sanitaire rajoute des entraves à la couverture de l'actualité. D'après son classement annuel mondial de la liberté de la presse, publié mardi, 73% des 180 pays évalués par l'ONG se caractérisent par des situations jugées "très graves", "difficiles", ou "problématiques" pour la profession. Si cette part de territoires peints en noir, rouge ou orange sur la carte du monde reste stable sur un an, seuls 12 pays sur 180, soit 7%, contre 8% en 2020, affichent une "bonne situation". Une "zone blanche" qui n'a "jamais" été "aussi réduite depuis 2013", d'après RSF.

En outre, la pandémie de Covid-19 a représenté "une forme d'opportunité pour des États qui on pu restreindre la liberté de la presse", souligne à l'AFP le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire. Elle a ainsi exacerbé la répression dans les pays les plus muselés comme l'Arabie Saoudite (170e) ou la Syrie (173e, +1), d'après l'ONG. La pandémie a également "provoqué une énorme fermeture des accès" au terrain et aux sources pour les journalistes, "pour une part légitime, quand il s'est agi de précautions sanitaires, mais aussi illégitime. Dans les deux cas, la question, c'est : ces accès seront-ils rouverts ?", s'alarme Christophe Deloire.

La situation est d'autant plus préoccupante que le journalisme est le principal rempart contre la "viralité de la désinformation par-delà les frontières, sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux", parfois alimentée par le pouvoir.

Décret anti-fake news
Les présidents Jair Bolsonaro au Brésil (111e, -4) et Nicolas Maduro au Venezuela (148e, -1) ont ainsi "fait la promotion de médicaments dont l'efficacité n'a jamais été prouvée par le monde médical", rappelle l'ONG. En Iran (174e, -1), les autorités ont "multiplié les condamnations de journalistes pour mieux minimiser le nombre de décès liés" au Covid-19. L'Égypte (166e), elle, interdit "la publication de chiffres sur la pandémie autres que ceux du ministère de la Santé". La Malaisie, qui enregistre le décrochage le plus net (119e, -18), a récemment adopté "un décret anti-fake news" octroyant au "gouvernement le droit d'imposer sa propre version de la vérité". Et en Hongrie (92e, -3), où le régime de Viktor Orbán "assume de façon décomplexée" la répression de la liberté de la presse, l'information sur le coronavirus est "bloquée" notamment par la législation d'urgence en vigueur depuis mars 2020, qui criminalise "la diffusion de fausses informations".

Au bas du classement figurent toujours la Chine (177e), devant le Turkménistan (178e, +1), la Corée du Nord (179, +1) et l'Érythrée (180e, -2). 

En haut du tableau, la Norvège conserve la première place pour la cinquième année consécutive, devant la Finlande et la Suède, redevenue troisième au détriment du Danemark (4e, -1).

Le Brésil en zone rouge 
A noter, la sortie de l'Allemagne (13e, -2) de la zone blanche car des dizaines de journalistes ont été agressés "par des manifestants proches des mouvances extrémistes et complotistes lors de rassemblements anti-restrictions sanitaires".

L'Europe reste la région la plus sûre mais les agressions et interpellations abusives s'y sont multipliées, notamment en France (34e) lors des manifestations contre le projet de loi "sécurité globale", en Italie (41e), en Pologne (64e, -2), en Grèce (70e, -5), en Serbie (93e) et en Bulgarie (112e, -1).

Outre-Atlantique, la situation reste "plutôt bonne" aux États-Unis (44e, +1) "même si la dernière année du mandat de Donald Trump s'est caractérisée par un nombre record d'agressions (près de 400) et d'arrestations de journalistes (130)"

La zone rouge accueille désormais le Brésil, "insultes, stigmatisations et orchestration d'humiliations publiques de journalistes" étant "devenues la marque de fabrique du président Bolsonaro". Elle héberge toujours la Russie (150, -1) qui s'est employée à "limiter la couverture" des "manifestations liées à l'opposant Alexeï Navalny".

Enfin, si elle reste le continent "le plus violent" pour les journalistes, l'Afrique connaît quelques embellies avec le Burundi (147e, +13), la Sierra Leone (75e, +10) et le Mali (99e, +9).

Source: Orient le jour