Des entrepreneurs veulent reconstruire le port de Beyrouth sans alourdir la dette

Des entrepreneurs veulent reconstruire le port de Beyrouth sans alourdir la dette

La reconstruction du port de Beyrouth continue de mobiliser les entreprises locales et internationales, qui espèrent remporter ce marché public neuf mois après la double explosion qui a soufflé la zone portuaire et les quartiers environnants, tuant plus de 200 personnes.

Un exercice auquel se sont livrés le président du syndicat des entrepreneurs de travaux publics, Maroun Hélou, et le président sortant de l’opérateur du terminal conteneur de Tripoli, Antoine E. Amatoury, lors d’une conférence de presse à Beyrouth, accompagnés par les entrepreneurs Abdo Sukkarié et Joseph Maalouf, tous deux membres du syndicat. Les participants ont exposé les grandes lignes de leur propre proposition : reconstruire le port sur trois ans en sollicitant des entrepreneurs locaux plutôt que des compagnies étrangères et en finançant les travaux à partir des revenus du port générés pendant la période indiquée.

Pour Maroun Hélou, l’objectif est d’éviter à l’État en situation de quasi-faillite « d’hypothéquer les revenus du port sur une longue période » et de contracter de nouvelles dettes qu’il juge « non nécessaires », compte tenu de la gravité de la crise que traverse le pays depuis mi-2019. La dette publique du Liban, qui a fait défaut en mars 2020 sur ses eurobonds (titre de dette en devises), a totalisé 95,9 milliards de dollars à fin janvier (en calculant la portion en livres au taux officiel). Les revenus du port, qui dépassaient les 200 millions de dollars avant la crise, ont progressivement fondu pour tomber à 110,5 millions de dollars en 2020.

Développer Saïda

Prônant une « approche réaliste » du chantier, les deux entrepreneurs jugent nécessaires d’inclure son exécution dans un plan visant à redresser la trajectoire des revenus du port, fortement impactés par la crise comme par la tragédie du 4 août. « Il s’agit de récupérer la portion de revenus du port qui revient à l’État, après avoir retranché la part des opérateurs qui gèrent les différentes installations. Selon nos projections, nous pourrons compter sur une enveloppe d’environ un demi-milliard de dollars sur trois ans », a précisé Antoine Amatoury à L’Orient-Le Jour. Les entrepreneurs engagés prévoient de plus de fournir une « garantie de bonne exécution » à l’État, a encore précisé Maroun Hélou.

Au-delà de ces principes, peu de détails concrets sur le projet lui-même ont été divulgués pour l’instant, qu’il s’agisse de l’articulation des travaux ou du choix des sociétés engagées. « Nous attendons de nous entretenir avec les autorités avant de communiquer davantage sur le sujet », a encore déclaré Maroun Hélou. Ce qui semble cependant acquis, c’est que les promoteurs de cette proposition envisagent de limiter les travaux dans un premier temps à une zone de 800 000 m² sur les 1,2 million que compte la zone portuaire pour privilégier presque exclusivement l’activité de conteneurs. « Le vrac (tout ce qui n’est pas conteneur) ne représente plus que 10 % des revenus du port », explique Antoine Amatoury pour justifier la nécessité de développer d’abord l’activité de conteneurs avant d’envisager la suite.

« Le vrac n’est plus une priorité sur le plan économique et nous avons pour le moment du mal à percevoir l’intérêt ou l’opportunité d’adapter une section du port pour les activités nautiques ou de plaisance, compte tenu du niveau de pollution des eaux, et malgré la proximité des quartiers du centre-ville et de la corniche », ajoute l’entrepreneur, rebondissant sur une partie des propositions concurrentes évoquées dans les jours précédents.

Les entrepreneurs prévoient enfin d’ajuster la mire en fonction des autres zones portuaires du pays adaptées au fret, à savoir celle de Tripoli (Liban-Nord), qui est la seule infrastructure avec Beyrouth équipée pour accueillir des porte-conteneurs et celui de Saïda (Liban-Sud), compatible pour le transport de vrac mais qui a besoin d’être développé, en prévoyant notamment la construction d’un terminal.

La gestion du terminal

Ils ont également demandé que l’État relance l’appel d’offres pour remettre en jeu la gestion du terminal conteneurs du port de Beyrouth, qui avait été initié au début de l’année. Un autre marché public sur lequel plusieurs grands groupes étrangers ont déjà manifesté leur intérêt, dont le transporteur et logisticien français CMA CGM ou encore l’émirati Gulftainer, maison mère de la filiale libanaise qui opère le terminal de Tripoli, une entité dont CMA CGM a récemment racheté 100 % des parts.Les autorités n’ont pas entamé pour l’instant de démarche officielle pour lancer ce marché public, tandis que l’appel d’offres pour confier la gestion du terminal de Beyrouth est toujours bloqué, le cahier des charges ayant eu besoin d’être modifié selon les explications officielles. Le Liban est toujours sans gouvernement en fonction, neuf mois après la démission de celui de Hassane Diab après la tragédie du 4 août.Le positionnement de Maroun Hélou et d’Antoine Amatoury sur le projet de reconstruction du port a été évoqué plusieurs fois dans la presse au cours des dernières semaines.

Le 9 avril, un groupe d’entreprises allemandes avait présenté sa propre vision du chantier lors d’une conférence de presse, privilégiant pour sa part une refonte totale de la zone portuaire et un volet dédié aux aménagements urbains dans les zones concomitantes. Le tout pour 30 milliards de dollars sur 25 ans, dont un premier volet de 7,2 milliards de dollars pour des travaux s’étalant sur une période allant de 5 à 7 ans. La veille, deux cadres dirigeants de CMA CGM avaient exposé à L’Orient-Le Jour les grandes lignes de la proposition du groupe, qui préfère se focaliser dans un premier temps sur une phase de remise sur pied à court terme (18 à 36 mois), pour une enveloppe approximative oscillant entre 400 et 600 millions de dollars, en attendant de voir plus loin. Au début de la même semaine, un bureau d’étude libanais dirigé par l’architecte Charbel Abou Jaoudé avait, lui, présenté son propre projet qui s’inscrit sur le long terme et chiffré à 5 milliards de dollars.

Source: Orient le jour