Syrie : les enjeux d’une présidentielle jouée d’avance

Syrie : les enjeux d’une présidentielle jouée d’avance

Comme à chaque élection depuis l’arrivée de la famille Assad au pouvoir en Syrie, c’est un scrutin dont le résultat est déjà connu. Alors que le Parlement a annoncé ce dimanche que la présidentielle syrienne se tiendra le 26 mai prochain, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer une mascarade visant à reconduire le président sortant au pouvoir. Lors du dernier scrutin présidentiel il y a sept ans – le premier à mettre en scène plus d’un candidat depuis plus de 40 ans –-, Bachar el-Assad avait déjà obtenu plus de 88 % des voix à l’issue d’un vote organisé uniquement dans les provinces contrôlées par le régime et face à des opposants inconnus du grand public afin de donner un semblant de campagne présidentielle et de candidats alternatifs. Un scénario qui devrait sans doute se reproduire le mois prochain alors que le dirigeant syrien a annoncé sa candidature hier.

« L’objectif des élections n’est pas de demander l’avis du peuple, mais de maintenir l’ordre qui prévaut, en montrant que le régime Assad reste solide et que son gouvernement peut mobiliser des millions de personnes pour un scrutin qui n’est, en pratique, qu’une cérémonie de loyauté », indique Aron Lund, spécialiste du Moyen-Orient à l’Agence suédoise de recherche pour la défense (FOI).

Cette présidentielle – la deuxième depuis le déclenchement du conflit syrien en 2011 – se tient alors que Bachar el-Assad voit sa marge de manœuvre largement réduite au profit de Téhéran et de Moscou, qui ont engagé de lourds moyens pour venir à bout des révolutionnaires et le maintenir au pouvoir. Près de 40 % du territoire syrien échappent cependant encore au régime, qui n’est pas parvenu à reprendre le contrôle des zones proturques situées dans le nord du pays ni celles aux mains des Forces démocratiques syriennes (FDS) dans le Nord-Est, largement dominées par les Kurdes, et de la province rebelle d’Idleb dans le Nord-Ouest. « Seuls quelques bureaux de vote pourraient être établis dans les régions tenues par les FDS, où le gouvernement syrien maintient encore une présence. Cela dépendra de la direction kurde de la coalition et de ses relations avec Damas à ce moment-là », estime Aron Lund.

Manque de légitimité

Par ailleurs, le pays compte toujours 6,6 millions de réfugiés à l’étranger, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Si le président du Parlement Hammouda Sabbagh a indiqué que les ressortissants syriens à l’étranger pouvaient voter le 20 mai, nombreux sont les pays à avoir fermé leur ambassade syrienne à l’image de la France. « Comme d’habitude, ils forceront les employés du gouvernement, les membres de l’armée et des milices à voter » afin d’amener plus de monde aux bureaux de vote, lance, sous couvert d’anonymat, une activiste syrienne de la province de Deir ez-Zor, qui se fait appeler par son pseudonyme « Zain ». « Je ne voterai pas, car ces élections, tout comme les précédentes, ne sont qu’une farce. »

En empêchant les Syriens n’ayant pas vécu dans le pays de manière continue durant les dix dernières années de se présenter à la présidentielle, le régime a pris soin d’écarter tout membre de l’opposition en exil. Les candidats doivent également obtenir le soutien d’au moins 35 des 250 membres du Parlement, où le parti Baas bénéficie de la majorité écrasante, pour pouvoir soumettre avant le 28 avril leur candidature auprès de la Cour constitutionnelle. Composée de membres nommés par le président, cette instance est chargée de décider si ces individus sont aptes à se présenter ou non.

Cinq personnalités autres que le président se seraient d’ores et déjà portées candidates, alors qu’il s’agirait pour de nombreux observateurs d’une tentative du pouvoir de démontrer la normalité du scrutin. « Toute personne qui s’est opposée au régime a dû faire face à la détention, aux menaces et au moins à l’hostilité de la part de leurs communautés, comme la communauté alaouite », observe Souhail al-Ghazi, chercheur et activiste de l’opposition syrienne. « Les candidats se joindraient-ils au scrutin s’ils n’avaient pas la garantie de ne pas subir de préjudice ? » s’interroge-t-il. Parmi ces candidats relativement inconnus figurent un ancien parlementaire, un homme d’affaires ainsi qu’une avocate.

De son côté, le président sortant n’hésite pas à faire campagne comme si sa place était en jeu. « Les slogans sont les mêmes depuis des années. Ils glorifient Assad et seulement Assad », note Mohammad al-Neser, activiste syrien pour les droits de l’homme basé en Allemagne. « Par conséquent, nous voyons des enseignants nourrir les enfants avec ces idées et leur faire répéter des citations du discours d’Assad sur l’impérialisme et le néolibéralisme avant de leur apprendre la table de multiplication », poursuit le militant. Des méthodes appuyées par la propagande que diffusent quotidiennement les médias d’État.

Situation délicate

Si le président syrien est assuré de remporter l’élection de mai, il se trouve dans une situation délicate vis-à-vis de la population, y compris au sein de sa base, alors que la colère gronde à travers le pays en raison de la crise économique qui s’aggrave de jour en jour. « Au cours des dernières années, l’économie, déjà mauvaise, a pris une tournure dramatique », observe Aron Lund, pour qui l’impact de la guerre, la crise libanaise – alors que des milliers de Syriens plaçaient leurs avoirs dans les banques du pays du Cèdre –, les sanctions américaines, le contrôle kurde des principaux champs pétroliers et la pandémie de Covid-19 en sont les principales raisons.

Signe de sa volonté d’apaiser et de rallier des soutiens, le régime a ainsi annoncé il y a une semaine une nouvelle dévaluation de la monnaie syrienne, deux jours après avoir limogé le gouverneur de la banque centrale afin de réduire le taux d’inflation. Alors qu’il s’élevait à 1 250 livres pour un dollar, le taux de change atteint désormais 2 512 livres, selon les données de la banque centrale. Malgré ces mesures qui pourraient produire des effets positifs, même si seulement sur le court terme la crise économique continue de toucher de plein fouet la population, tandis que 80 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Sans compter les pénuries de pain et de carburant, alors que les ONG alertent quant à un risque de famine. « La seule chose à laquelle nous pensons, c’est comment allons-nous obtenir du pain et vivre un jour de plus », témoigne Zain. « La faim, la pauvreté, l’injustice, la drogue, les enlèvements et l’insécurité sont les enjeux qui nous préoccupent », résume-t-elle tristement. « Pourtant, il n’existe aucun moyen d’exprimer ce mécontentement lors de la présidentielle », note Aron Lund.

Parrains russe et iranien

Du côté des Occidentaux, de nombreux gouvernements appellent depuis plus d’un mois au rejet du scrutin, affirmant que les membres de la diaspora syrienne et les déplacés doivent pouvoir participer aux élections. Les États-Unis avaient également appelé « la communauté internationale à ne pas se laisser berner par l’élection présidentielle à venir en Syrie », lors d’une session du Conseil de sécurité de l’ONU, tout en continuant à imposer une pression maximale sur le régime de Damas par le biais de la loi César.

Promulguée en décembre 2019 par Donald Trump, cette dernière sanctionne toute personne ou entreprise souhaitant collaborer avec le pouvoir syrien, asphyxiant davantage l’économie du pays qui fait déjà l’objet de critiques de la part d’une majorité de Syriens. Bachar el-Assad peut cependant compter sur le soutien de ses alliés russe et iranien pour appuyer le narratif selon lequel il est légitime, alors que ces derniers se sont récemment entendus pour renforcer la position du président sortant à l’approche du scrutin. Selon des sources de l’opposition syrienne et des médias russes, un accord entre les deux puissances aurait récemment été conclu afin de sécuriser un approvisionnement iranien de pétrole, blé et d’autres ressources vers les régions sous contrôle de Damas, dans l’objectif principal de lutter contre les effets des sanctions américaines.

« Pour Moscou et Téhéran, plus de temps pour Assad, c’est plus de temps pour leurs projets sur le terrain, en particulier pour les Iraniens qui essaient d’affecter la société dans les zones sous leur contrôle », estime Mohammad al-Neser.

Si la Russie comme l’Iran poursuivent des intérêts stratégiques sur le terrain, l’intervention des deux pays en Syrie est également justifiée par des considérations internes. « Moscou montrera qu’il a réussi dans un autre pays sans l’occuper réellement à installer un leader fidèle comme dans l’est de l’Ukraine et en Abkhazie. Quant à Téhéran, il montrera que le succès du régime signifie que l’Iran peut gagner face à d’autres conspirations orchestrées par “les ennemis” », indique Souhail al-Ghazi.

Source: Orient le jour