Frontières maritimes : à quoi joue Gebran Bassil ?

Frontières maritimes : à quoi joue Gebran Bassil ?

Ce n’était qu’une seule phrase au milieu d’un long discours où, comme il en a l’habitude, il s’est exprimé sur tous les sujets. Mais c’était certainement la plus importante. Gebran Bassil a expliqué samedi que la reprise des négociations avec Israël concernant le tracé de la frontière maritime devait être notamment conditionnée à la délimitation d’une « nouvelle ligne » intermédiaire « définie par des experts internationaux ». La ligne Hof, du nom de l’ancien médiateur américain Frederic Hof, qui divise la zone disputée entre les pays en deux parties (55 % pour le Liban, 45 % pour Israël) a été remise en question par la partie libanaise. Celle-ci estime que le Liban a le droit à 1 430 km2 supplémentaires en dehors de la zone disputée. Le leader du Courant patriotique libre (CPL) semble vouloir proposer un compromis avec l’État hébreu entre les limites de la zone disputée et la ligne 29 qui représente les revendications maximalistes du Liban.

« C’est la meilleure proposition pour protéger les ressources du Liban puisqu’elle table sur le principe de l’équidistance entre les lignes 23 (la limite méridionale de la zone disputée) et 29 », avance César Abi Khalil, député CPL et ancien ministre de l’Énergie. « Cette solution permettrait en outre au Liban de protéger son champ pétrolifère au niveau du bloc 9. » Le Liban officiel attend beaucoup de l’exploration de ce bloc mais celle-ci n’a toujours pas débuté notamment parce qu’il déborde sur la zone disputée entre les deux pays.

La proposition du leader chrétien a le mérite de chercher un point d’équilibre entre les revendications légitimes du Liban et la nécessité de trouver un accord avec Israël pour pouvoir profiter d’éventuelles ressources gazières dans cette région. Elle vise notamment à rassurer la partie adverse, alors que la ligne 29 déborde sur une partie du champ pétrolifère israélien Karish.

Mais cette proposition n’a pas manqué de susciter une nouvelle polémique, les détracteurs du chef du CPL l’accusant de vouloir instrumentaliser le dossier à des fins personnelles. Gebran Bassil n’a en effet aucune position officielle qui justifierait qu’il puisse être décisionnaire sur un dossier aussi stratégique. Dans un article publié lundi dans le quotidien Nida’ al-Watan, Mohammad Obeid, spécialiste du dossier des frontières maritimes et analyste proche du Hezbollah, accuse Gebran Bassil de vouloir exploiter cette question afin de revenir dans les bonnes grâces des États-Unis.

Le leader chrétien a été sanctionné par Washington en novembre dernier. Selon M. Obeid, Gebran Bassil a vu un signe d’espoir dans la levée des sanctions américaines contre les houthis au Yémen. Le vice-président du Parlement, Élie Ferzli, que M. Bassil vient d’éjecter de son bloc parlementaire, le Liban fort, a abondé dans le même sens. « Nous savons parfaitement comment cela (la proposition de M. Bassil) a été orchestré en secret pour attirer les Américains à conclure un deal », a-t-il dit hier. « Tous ceux qui critiquent ne connaissent rien à la complexité de ce dossier », défend César Abi Khalil.

Dans son article, M. Obeid enfonce le clou, laissant entendre qu’il n’est pas étonnant de voir le chef du CPL, qui avait déclaré « ne pas avoir de divergences idéologiques avec Israël », envisager une solution pareille, d’autant qu’il avait clairement exprimé le souhait de voir le Liban et Israël s’entendre pour investir dans des « exploitations d’hydrocarbures conjointes ». « Il ne s’agit pas pour nous d’une cause idéologique. Tout ce que nous voulons, c’est que tous les peuples vivent en paix et s’acceptent mutuellement », avait déclaré M. Bassil en parlant de l’État hébreu en décembre 2017, créant la polémique.

« Bassil s’est écarté de la ligne officielle »

Devenue un enjeu politique par excellence, la question des frontières s’est largement politisée ces dernières semaines, alors que les négociations sont gelées depuis décembre. Après avoir milité pour amender le décret 6433/2011 afin de reconnaître la souveraineté du Liban sur 1 430 km2, en plus de la zone disputée, le président Michel Aoun a refusé de le signer. Officiellement, il estime que cela nécessite un consensus au sein de la classe politique et que le décret pourrait compromettre les négociations avec Israël. Mais ses détracteurs l’accusent d’utiliser ce dossier comme une arme de négociations avec les États-Unis pour les pousser à revoir leur position par rapport à son gendre. Le chef du Parlement Nabih Berry voit d’un très mauvais œil l’offensive aouniste sur ce dossier, autrefois considéré comme sa chasse gardée.

Le Hezbollah refuse pour le moment de commenter les écarts de son allié chrétien, arguant que le processus de démarcation des frontières n’est pas de son ressort. « La démarcation des frontières incombe à l’État et tout ce que l’État décide, nous l’accepterons. Notre tâche sera alors de protéger ces frontières une fois la délimitation achevée », commente le porte-parole du parti chiite, Mohammad Afif Naboulsi.

Les experts s’accordent toutefois sur le fait que les négociations n’auraient pas été possibles sans l’aval du parti. « Gebran Bassil s’est écarté de la ligne officielle », constate pour sa part le général Mohammad Hoteit, proche du parti chiite, en référence à la ligne 29, définie par les experts militaires. Les adversaires du leader chrétien y voit une façon de mettre l’armée en retrait et particulièrement son chef, Joseph Aoun, qui pourrait être un concurrent pour la prochaine présidentielle. Selon une source proche du parti chiite, la suggestion de M. Bassil n’est à ce stade qu’une sorte de ballon d’essai pour tester le terrain.

« Rien ne se fera sans un consensus national », affirme le proche du Hezbollah. Le parti pourrait être rebuté par une autre proposition suggérée samedi par le chef du CPL : celle de former une « délégation », présidée par un représentant du chef de l’État, et qui serait chargée de négocier avec Israël et de reprendre les négociations avec Chypre et la Syrie, « sur la base de critères unifiés », pour redéfinir les frontières de la zone économique exclusive libanaise. Cette délégation comprendrait également des représentants du chef du gouvernement, de l’armée et des ministères des Affaires étrangères, des Travaux publics et de l’Énergie. « Nous ne pouvons accepter que des négociations autres qu’indirectes et sous le parrainage des Nations unies aient lieu. Toute négociation à caractère politique est d’emblée refusée car ce serait une forme maquillée de normalisation avec l’entité sioniste », avance Mohammad Afif Naboulsi.

À la veille du lancement des négociations avec l’État hébreu fin octobre 2020, et alors que Baabda tentait d’introduire un représentant civil au sein de la délégation libanaise, le Hezbollah avait posé son veto et exigé que seuls des militaires soient représentés du côté libanais.

Source: Orient le jour