Selon des importateurs, la BDL retarde les paiements pour les produits alimentaires de base

Selon des importateurs, la BDL retarde les paiements pour les produits alimentaires de base

Le processus de déblocage de dollars par la Banque du Liban (BDL) dans le cadre des mécanismes de subvention, dont bénéficient les importateurs de certains produits alimentaires de base, accumulerait des retards de plusieurs mois, un signe supplémentaire que ces dispositifs ne seraient plus viables dans le contexte de crise de liquidités en devises que connaît actuellement le pays.

C’est ce qui ressort des propos de deux importateurs, rapportés par L’Orient Today sous couvert d’anonymat. Ils reprochent à la BDL de ne toujours pas avoir réglé plusieurs millions de dollars subventionnés, alors que leurs dossiers ont été approuvés par les services de la banque centrale et par ceux du ministère de l’Économie et du Commerce, et que la contrepartie en livres dont ils devaient s’acquitter dans ce cadre a bien été versée il y a deux à trois mois.

Un grand importateur de produits alimentaires précise, pour sa part, que « la BDL n’a réglé qu’environ 100 000 dollars » sur un total de 3 millions demandés et facturés début mars. Paul el-Kallassi, du groupe el-Kallassi, important importateur de produits laitiers, assure, pour sa part, qu’il attend encore que la banque centrale honore des factures d’environ deux millions de dollars qu’il a payées en février dernier. « Les membres du syndicat des importateurs de denrées alimentaires subissent des retards de deux à trois mois avant de recevoir des dollars subventionnés », souligne de son côté le chef du syndicat, Hani Bohsali, à L’Orient Today.

Bien que les informations sur les transactions subventionnées ne soient pas accessibles au public, un porte-parole de la BDL, Halim Berti, dément tout retard dans les paiements en dollars aux importateurs, affirmant à L’Orient Today que de nombreux importateurs ont reçu des dollars subventionnés et d’autres « devraient attendre leur tour ». Sur la base de discussions informelles avec les membres du syndicat, M. Bohsali affirme cependant que la banque centrale doit sans doute aux importateurs de 10 à 20 millions de dollars pour les aliments subventionnés. Selon lui, « la tendance est claire : il y a des retards ».

300 produits

Dans le cadre du programme de subventions de la BDL, les importateurs doivent fournir au ministère de l’Économie et à la banque centrale une copie de tous les documents justifiant les importations de tout produit figurant dans un panier alimentaire subventionné. Une fois que la BDL approuve la demande, les commerçants déposent la valeur de leurs factures en livres à un taux de change préférentiel de 3 900 livres pour un billet vert afin de recevoir des dollars qu’ils peuvent utiliser pour payer leurs fournisseurs étrangers.

Le programme de subventions est en place depuis mai 2020, lorsque le ministre sortant de l’Économie, Raoul Nehmé, avait lancé un panier alimentaire pour aider à stabiliser certains prix dans un contexte de crise économique. Les subventions s’appliquent à quelque 300 produits importés, dont les noix de cajou, les canneberges et certaines matières premières pour la fabrication et la production agricole. Le programme permet aux importateurs d’accéder à des dollars à un prix inférieur à celui du marché parallèle, actuellement de 12 000 livres, contre 1 507,5 livres pour le taux officiel.

Quand le programme a été lancé, les importateurs recevaient les dollars nécessaires de la BDL deux à trois semaines après avoir déposé leur demande. Aujourd’hui, la banque centrale hésite à couvrir ces importations avec des réserves de devises étrangères dont le niveau est dangereusement bas. Le ministre sortant des Finances, Ghazi Wazni, a récemment mis en garde contre le fait que le pays pourrait ne pas disposer de suffisamment de devises pour financer les importations de base en mai prochain.

Les importateurs affirment avoir puisé dans leurs propres fonds pour financer les importations. « J’ai vendu des tonnes de produits aux prix subventionnés, que j’ai achetés avec mes propres dollars, et la Banque du Liban ne m’a pas encore payé », déplore l’importateur qui a requis l’anonymat. La BDL a collecté l’équivalent en livres en mars et émis un ordre de transfert, mais ne l’a pas encore exécuté, ajoute-t-il. « Je perds mes espèces en livres et ne reçois aucun dollar », déclare le commerçan, en soulignant qu’il a arrêté de vendre des denrées alimentaires subventionnées. Selon lui, « le programme du panier existe techniquement, mais en réalité, il n’existe plus ».

Les factures s’accumulent

Depuis son lancement, le panier alimentaire a été largement critiqué, d’autant plus qu’il n’a pas atteint son objectif : réduire les prix des matières premières. Dans un tweet, le ministre sortant Nehmé a affirmé que certains prix avaient doublé au lieu de diminuer depuis que son ministère a commencé à subventionner les produits de base. Il a ajouté qu’il n’accepterait plus d’accorder des subventions, ce qui constituerait un « gaspillage de fonds publics ».

L’objectif du panier de produits de première nécessité était d’assurer une protection à certaines industries nationales et d’empêcher l’augmentation du coût de la vie en fournissant des devises étrangères « moins chères » pour assurer les biens de consommation essentiels. Mais en mars dernier, les prix de la nourriture et des boissons non alcoolisées avaient grimpé de 395 % par rapport à l’année dernière, selon les données de l’Administration centrale des statistiques, une agence gouvernementale.

Le ministre sortant note également que des produits subventionnés importés ont été retrouvés dans des épiceries à l’étranger, des importateurs les ayant revendus plus chers. Il souligne cependant que la fin du programme du panier alimentaire entraînerait une flambée des prix, ce qui aurait des conséquences désastreuses sur la sécurité alimentaire dans un pays où environ 55 % de la population vivrait déjà en dessous du seuil de pauvreté.

Alors que les factures s’accumulent, les fournisseurs étrangers demandent à être payés avant d’exporter leurs marchandises au Liban. Bien que certains de ces fournisseurs acceptent toujours d’être payés un mois ou deux après la livraison d’une commande, ils ont considérablement réduit les lignes de crédit offertes aux importateurs libanais, affirme M. Bohsali. Ils accordent généralement des délais de paiement différés pour une seule cargaison à la fois, mais exigent que les paiements pour toute commande ultérieure soient effectués intégralement avant son expédition, ajoute-t-il.

Étant donné que les importateurs doivent recourir au marché parallèle pour payer leurs factures et poursuivre leurs activités – ce qui est régulièrement le cas depuis fin 2019 –, les retards de paiement peuvent avoir pour conséquence d’avancer temporairement quatre fois le montant subventionné en livres libanaises. La banque centrale les rembourse ultérieurement en dollars. « Le programme coûte maintenant à certains importateurs quatre fois le prix subventionné en livres », précise M. Bohsali. Ils doivent d’abord déposer auprès des banques commerciales des livres libanaises en espèces au taux de 3 900 livres qui seront transférées sur un compte BDL. Ensuite, ils achètent des dollars en espèces au taux du marché – actuellement plus de trois fois le taux subventionné – pour régler leurs factures, en attendant le paiement de la Banque du Liban.

Par conséquent, les entreprises sont confrontées à des problèmes de trésorerie car elles dépensent trop pour assurer les marchandises, épuisant ainsi leurs réserves et créant potentiellement des difficultés à court terme qui nuisent à leur capacité de régler d’autres factures.

En conséquence, de nombreux commerçants éligibles à recevoir des dollars subventionnés ont décidé d’importer leurs produits au taux de change du marché sans même s’enregistrer pour des dollars subventionnés, selon Hani Bohsali et l’importateur de produits alimentaires.

Les représentants de la BDL ont récemment indiqué, à deux reprises, aux importateurs de produits alimentaires que la banque couvrirait les importations précédemment approuvées, même si les subventions prenaient fin, ajoute l’importateur. « Mais c’est le chef d’une banque centrale en faillite qui nous donne des assurances... » s’inquiète l’importateur de produits alimentaires, soulignant qu’il risquait de perdre des milliards de livres déposées à la BDL. Ses préoccupations font écho à celles de Paul el-Kallassi, qui craint de déposer le bilan si la BDL ne règle pas les dollars approuvés : « Si la banque centrale ne paie pas, nous ferons faillite. »

Source: Orient le jour